Pendant que Raf et Nicolas travaillent sans relâche, nous les chanteuses, qui n’avons
que nos petites voix à enregistrer, faisons la sieste dehors, sur nos nattes de paille.
Natacha dort, ou danse, Isa bronze, Jean-Joël gratte (pas le dos, sa guitare), je
lis (Nicholas Evans, le cercle des loups, un livre sympathique si à tout hasard ça
vous intéressait !).
Posons le décor. Nous sommes à Moutier, au Parpaillot, notre lieu d’enregistrement.
Juliette n’est pas là, d’après mes humbles souvenirs. Elle doit mettre en boîte son
cello, probablement, sous les yeux, les oreilles, les boutons manipulés par Nicolas
et Rafaël. Simon, où est-il ? Je ne me rappelle plus, peut-être bien en ballade ou
en train d’évangéliser le premier basketteur venu…
Dehors, le soleil brille (c’est pour ça qu’Isa bronze,…), nous sommes mi-juillet,
tous en vacances, travaillant d’arrache-pied pour le Seigneur (à part à ce moment
précis de l’histoire, Nat, Isa, JJ et moi, puisqu’on n’a rien à enregistrer). Il
est près de 13h, nous n’avons pas encore mangé, nous irons bientôt tous ensembles
au milieu du parc d’à côté pique-niquer de pain, fromage, jambon, fruits et yoghourts,
comme tous les jours (ça reste délicieux ces cafés complets en groupe).
Et puis il y a une petite grand-maman, de ces petites vieilles au regard malicieux,
au sourire sur les lèvres et dans les yeux qui traverse notre ruelle. Elle revient
probablement du dîner des aînés qui se déroule chaque midi juste à côté. Elle marche
bien lentement avec sa canne et son dos voûté par les années. Elle s’arrête à notre
hauteur et nous salue. Curieuse, elle engage la conversation, se demandant ce que
des jeunes comme nous faisons sur ce coin d’herbe à lire, bronzer et jouer de la
musique :
- Bonjour, beau temps n’est-ce pas ?
- Bonjour madame ! C’est l’été, alors on profite !
- Qu’est-ce qui vous amène à Moutier, vous êtes en vacances ?
- Non, on est là pour enregistrer un cd, vous voyez la maison juste là derrière nous ?
C’est notre studio d’enregistrement !
- Oh, moi je reviens de mon dîner.
- Et vous avez bien mangé ? C’était bon ?
- Mais oui, c’est toujours très bon !
- Il y avait quoi au menu ?
- Oh, et bien… de la soupe, délicieuse, et puis, et bien, il y a toujours de la
viande, ce devait être du poulet aujourd’hui…c’est toujours bien d’avoir de la viande.
- Vous habitez Moutier ?
- Oh oui, depuis bientôt soixante ans ! J’ai perdu mon mari il y a trois ans, un
cancer, c’est dur. Oh sur la fin, c’était vraiment devenu impossible pour lui, valait
mieux qu’il parte. Mais bon, maintenant, je suis toute seule. J’ai jamais pu avoir
d’enfants.
- Oh, on est désolés… Vous êtes née à Moutier ?
- Ca fait soixante ans que je suis ici ! Mais je suis née à ……… (me rappelle plus
le nom du bled, deux fermes dans la montagne…). Oh à l’époque c’était pas comme maintenant,
je faisais cinq kilomètres pour aller à l’école ! J’avais des jambes de gazelle,
pas comme celles d’aujourd’hui ! Mes parents avaient repris l’auberge du village,
avec la ferme, alors fallait travailler, on n’arrêtait jamais. Le travail ça fait
des vieux os, comme vous me voyez là j’ai plus de 80 ans !
- Comment vous appelez-vous ?
- Thérèse Anne Marie …. (oublié aussi le nom de famille, et vaut mieux pas le citer,
internent n’est pas le plus discret des éditeurs…).
- Oh, c’est rigolo, ma maman s’appelle Annick Thérèse Marie, et moi c’est Marie !
- Ah oui, oh ben on a le même prénom alors, c’est joli ça comme nom Marie !
Et puis elle nous a demandé nos prénoms à tous, n’a pas tout retenu, mais s’intéressait
à nous… On lui a remis un flyer, mais on s’est aperçu qu’à plus de 80 ans elle n’avait
pas d’ordinateur, il faudrait que l’on modifie ce papillon…. La musique touche toutes
les générations.
- Moi j’ai été baptisée catholique, c’est plutôt rare dans la région, alors quand
on descendait au village, on se faisait appeler « catholique tête de bique », et
puis on leur a riposté aux protestants, on se laissait pas faire croyez moi, on disait
« protestant, race de cochons »
Ces histoires qu’elle nous racontait de son petit village, c’étaient mieux que la
guerre des boutons, épique, tranchant, les gamins ne se faisaient pas de quartier !
Mais elle a aussi dit tous ces moments de la vie pas toujours faciles, sa vieillesse,
sa solitude, sa maladie, son deuil. Elle nous a parlé de ses prières, souvent, qui
montaient vers son Dieu, le même que le nôtre, assurément. Nous avons même pu prier
pour elle, elle fut touchée.
Ensuite elle est rentrée chez elle, tout doucement, avec sa canne, son dos courbé
et son sourire dans les yeux…
Le lendemain, nous sortions de l’enregistrement, au même endroit de jardin, les mêmes
protagonistes à peu de choses près et elle est repassée !
- Oh bonjour Madame, comment allez-vous aujourd’hui ?
- Très bien merci ! Il fait beau n’est-ce pas ? Que faites-vous par ici, vous êtes
en vacances à Moutier ?
Elle ne se souvenait pas de nous, avait tout oublié d’un jour à l’autre…
Tristesse de la vieillesse, certes. Mais on peut le voir également comme l’occasion
que Dieu nous donne, chaque jour renouvelée, de témoigner…
Quoi qu’il en soit, Thérèse ne se souvient pas de nous, mais la joie de parler avec
des jeunes, le soulagement de partager demeure au fond, tout au fond du cœur, là
où la raison s’arrête, dans les sentiments, les sensations fugaces.